Russie–Afrique : Moscou est-elle vraiment isolée ?
Vingt-deux dirigeants africains à Moscou pour le sommet Russie–Afrique : pourquoi un pays sous sanctions occidentales reste-t-il courtisé ? On décode la multipolarité, les chiffres de Poutine et le jeu des partenaires africains, puis un tour du monde (sommet UE–Canada, sanctions américaines contre le Rwanda, Israël).
Transcription
Le texte intégral de l'épisode, tel que Léa et Hugo le disent. Voix de synthèse ; épisode préparé avec l'intelligence artificielle.
Hugo, depuis quatre ans, on nous répète que la Russie est isolée. Alors pourquoi vingt-deux dirigeants africains viennent-ils de se déplacer jusqu'à Moscou ?
Parce que « isolée », ça dépend de qui regarde. C'est tout l'enjeu de ce matin.
Ici Boussole, l'actu décodée pour la spé histoire-géo, géopolitique et sciences po. Nous, Léa et Hugo, sommes des voix de synthèse, et l'épisode est préparé avec l'intelligence artificielle.
Jade, et toi qui écoutes, on est vendredi trente octobre. Les faits. Mercredi et jeudi, Moscou a accueilli le troisième sommet Russie-Afrique, après Sotchi en deux mille dix-neuf et Saint-Pétersbourg en deux mille vingt-trois.
Selon l'agence Reuters, des délégations de quarante-huit pays étaient là, dont vingt-deux dirigeants africains. L'agence AP parle d'une vingtaine de chefs d'État. Vladimir Poutine a coprésidé la rencontre avec le président du Burundi, qui préside en ce moment l'Union africaine.
Et son message tient en une phrase : la Russie serait le meilleur partenaire de l'Afrique, parce qu'elle ne la pille pas. Il a dénoncé, je cite, une exploitation « prédatrice et néocoloniale » des ressources, sans citer de pays, mais on comprend qui il vise : l'Occident.
Il a aussi avancé des chiffres. Attention, ce sont ses chiffres à lui. D'après AP, les échanges avec l'Afrique ont dépassé vingt-sept milliards de dollars l'an dernier, plus de dix-huit millions de tonnes de céréales ont été livrées, et environ quarante mille étudiants africains étudient dans des universités russes.
Vingt-sept milliards, ça sonne énorme. Mais c'est la bonne question à se poser : énorme par rapport à quoi ? On sait que l'Afrique commerce beaucoup plus avec l'Union européenne ou avec la Chine. Les montants varient selon les sources, donc on ne les cite pas ici. Retiens le principe : un chiffre ne veut rien dire tout seul.
Passons au mécanisme. Pourquoi des pays africains répondent-ils à l'invitation ?
D'abord, ils n'ont pas à choisir un camp. Beaucoup préfèrent multiplier les partenaires : la Chine, l'Europe, les États-Unis, la Turquie, les pays du Golfe, et la Russie. On appelle ça la diversification des alliances.
Ensuite, il y a du concret. Le grain et les engrais russes, que Poutine dit fournir à quarante pays africains. Les armes aussi : selon AP, la Russie a des accords de coopération militaire avec quarante-cinq pays du continent. Et des paramilitaires russes, l'Africa Corps, sont présents sur place.
Là-dessus, des gouvernements occidentaux accusent ces forces de soutenir des régimes militaires, comme au Mali, pour évincer la France. Moscou rejette ces accusations. C'est une accusation, pas un fait établi par la justice.
Et enfin, le récit. Dire « nous n'avons pas été colonisateurs, eux oui », ça résonne, surtout dans les pays qui reprochent à l'Occident ses ingérences passées.
Alors, la question qui dérange. La Russie est sous sanctions occidentales, sa guerre en Ukraine est condamnée. Comment peut-elle être isolée et courtisée en même temps ?
Parce qu'il y a deux mondes dans le même monde. En mars deux mille vingt-deux, l'Assemblée générale de l'ONU a condamné l'invasion de l'Ukraine : cent quarante et un pays pour, cinq contre, mais trente-cinq abstentions, dont beaucoup de pays africains.
Être isolée de l'Occident, ce n'est donc pas être isolée du monde. Et pour Moscou, montrer des dirigeants africains autour de Poutine, c'est justement dire à son opinion et au reste du monde : regardez, nous ne sommes pas seuls. Selon Reuters, courtiser le Sud fait partie de la stratégie russe pour contrebalancer la pression occidentale.
Petit détour par l'Histoire. Pendant la Guerre froide, l'Union soviétique faisait déjà campagne en Afrique. En mille neuf cent soixante, elle a créé à Moscou une université pour étudiants des pays du Sud, rebaptisée l'année suivante du nom de Patrice Lumumba, premier chef du gouvernement du Congo indépendant.
Les quarante mille étudiants d'aujourd'hui rappellent cet héritage. Mais différence de taille : à l'époque, le monde était coupé en deux blocs. Aujourd'hui, il est multipolaire, avec plusieurs puissances qui comptent, et les pays africains jouent de cette concurrence.
Côté programme, on est en plein thème deux, les dynamiques des puissances : l'influence, ce n'est pas que des armées, c'est aussi des étudiants, du blé, un discours. Et un peu de thème quatre : un récit se fabrique, et il faut aussi regarder ce qu'il laisse de côté.
Pour la France et l'Europe, l'enjeu est direct : l'influence française au Sahel a reculé, et l'Europe doit proposer autre chose que des leçons si elle veut rester un partenaire choisi.
Et après ? Trois scénarios, des hypothèses. Un : des projets concrets suivent, dans l'énergie ou l'agriculture. Deux : l'effet d'annonce domine. Trois : les pays africains continuent de faire jouer la concurrence entre tous leurs partenaires.
Tour du monde, très vite. À Montréal, sommet entre l'Union européenne et le Canada. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, continue de proposer au Canada le statut de « membre associé », un statut qu'aucun traité ne prévoit, et l'Allemagne a exprimé ses réserves. Le Premier ministre canadien, Mark Carney, prévient que la négociation prendra encore des mois.
Autre actualité : les États-Unis sanctionnent le ministère rwandais de la Défense, pour son soutien présumé aux rebelles du M23, dans l'est de la République démocratique du Congo. Le Congo accuse aussi le Rwanda de piller des minerais, selon la BBC. Nos sources ne rapportent pas encore la réponse du Rwanda.
Et en Israël, l'opposition accuse le Premier ministre de vouloir délégitimer l'élection, tandis que son parti, le Likoud, parle d'ingérence étrangère. Ce sont des accusations, qu'on attribue à chaque camp.
Trois idées à retenir. Un : isolée de l'Occident ne veut pas dire isolée du monde. Deux : un chiffre ne vaut que comparé, et attribué à celui qui le donne. Trois : un monde multipolaire donne aux pays du Sud la possibilité de choisir plusieurs partenaires.
Et la question pour finir : si un pays africain peut s'appuyer sur plusieurs puissances, est-il plus libre, ou plus convoité ? Jade, et toi qui écoutes, réfléchis-y : la réponse arrive ce soir.